A priori, rien ne semble plus naturel que de considérer le marché du logiciel comme un marché global. Par définition, les solutions SaaS – longtemps qualifiées de « web » – ont vocation à franchir les frontières et à permettre à des organisations multinationales de s’appuyer sur un même environnement applicatif. Depuis plus de vingt-cinq ans, une concurrence libre, parfois même effrénée, oppose ainsi des acteurs ambitieux visant pour la plupart une envergure internationale, ou à défaut régionale.
Mais la donne a changé.
Et elle n’a pas changé parce qu’un dirigeant d’une puissance dominante aurait soudain décidé de modifier les règles du jeu ou d’imposer des droits de douane prohibitifs.
Elle a changé parce que de nouvelles exigences ont émergé : d’abord exprimées par les clients, puis renforcées par l’évolution technologique et par la réglementation. Dans les cahiers des charges, dans les normes récentes, dans les stratégies digitales, on met désormais en avant des critères qui s’éloignent nettement de l’approche globalisée d’hier : souveraineté numérique, proximité des services, alignement stratégique, pour ne citer que ceux-là.
Pendant longtemps, les analystes du marché – devenus il y a plus de dix ans de véritables « faiseurs de rois » – ont ignoré ces nuances géographiques pour promouvoir des solutions omnipotentes (bien souvent anglo-saxonnes, comme eux…). Le mois dernier, pour la première fois, l’un d’entre eux m’a confié que son modèle devait être revu. Il a même parlé de « déglobalisation » du marché de l’e-Procurement. Chiffres à l’appui, il m’a montré que les trois leaders mondiaux, tous américains, voient leur part de marché décliner depuis trois ans, tandis que des champions régionaux ou nationaux émergent et se renforcent.
Alors certes, on continuera encore quelque temps à nous vendre les grilles magiques, matrices en toile d’araignée et autres schémas plus ou moins fantaisistes – on ne change pas un modèle qui rapporte… beaucoup d’argent. Mais la prise de conscience est bien engagée.
En France, le marché du logiciel reste archi-dominé par les éditeurs américains. Ce n’est pas nouveau : selon PAC (Pierre Audoin Consultants), ils détiennent 64 % du marché, grâce à une position massive dans les logiciels systèmes, les outils et les infrastructures. Pourtant, la France dispose d’un écosystème d’éditeurs diversifié, dynamique et particulièrement innovant. Et chez nos voisins – Allemands, Britanniques, Scandinaves – existent également des acteurs de grande valeur, souvent insuffisamment connus des acheteurs français.
Dans l’immédiat, il appartient à l’ensemble des acteurs — éditeurs, consultants, intégrateurs, et surtout clients — de sortir des modèles anciens pour considérer enfin les solutions les plus adaptées à leur propre environnement. Peut-être verrons-nous alors moins de projets, initiés par de grandes organisations achats et accompagnés par les plus grands cabinets, se résumer systématiquement aux mêmes quatre ou cinq éditeurs, dans un conformisme parfois désespérant.
Et vous, vous en pensez quoi ?

